vendredi 5 octobre 2012

Vases Communicants: Robert-Henri Duru

Et soudain un sourire…
La nuit s’annonçait triste et morne. C'était une de ces nuits où tout comme les gens qui s'embrouillent, les idées endeuillées se bousculent sans s’excuser. Marc était entré par hasard dans ce bar de la rue Monsieur le Prince. Il commanda un demi et s’installa sur les ressorts épuisés d'une des banquettes de cuir en détresse. L’atmosphère enfumée semblait vouloir se joindre à l’image floue qu’il se faisait de son avenir: Sara l’avait quitté pour l'amour d'un destin qui n'était plus le sien…, alors son monde à lui avait basculé dans le vide du non-sens.
Oh certes, Sara était à peine plus qu'une amie d'enfance au visage d'ange orné de cheveux blonds et bouclés comme la toison d'or. C’était un être mis à part dans le journal naissant de sa vie. Una âme-sœur à qui il s’était toujours confié. Mais comme l'aurait fait un messie crucifié dans son berceau d'osier négligemment posé entre les renouées sacrifiés par une mère indigne…, et ce jusqu'à son adolescence.
Quand son corps coudrier commença à hésiter comme un pendule démesuré. Sa passion trop longtemps contenue par les nues et les récits d'Endersen, était retombée sur lui en pluie de diabolo menthe à la saveur salée. Liquide fraîchement bienveillant coulant par émotion sur les joues, qu’il trouvait un peu trop saumâtre à son goût. Son amourette, il l'aurait voulue connaître comme on savoure le baiser puéril d'une enfance renversée. Alors il ne pouvait se faire à l’idée que Sara allait se marier bientôt à un autre que lui qui l'avait toujours aimée en secret.
Marc porta le bord de son verre à ses lèvres, mais l’amertume de la bière s’insinua aussitôt jusque dans son cœur nostalgique: un cœur esseulé et timide de jeune homme trop romantique... Un cœur de poète plus blues que rocker... Dans l'intérieur duquel bouillonnait celui de Rimbaud. D'ailleurs, il était décidé comme lui à défendre des idées qu’il avait à peine vérifiées, mais qu'il concevait lors de rêves itératifs déclencheurs. Comme Arthur sillonnait les murailles de Mézières, il survolait virtuellement les ruines d'une enfance qui ne resterait qu'un projet bâclé, l'avant-propos d'une vie pas encore construite, dont déjà les pierres du bonheur lui paraissaient inéluctablement rongées par l'intérieur, comme dans un ventre froid. Pourtant rien ne destinait Marc à devenir contestataire. Tant s'en fallait! Mais il avait envie de chausser les mêmes semelles de vent que son idole de poète écrivain explorateur déjà d'un autre temps que le sien. Alors ce soir-là, il se créait des ailleurs, un autre monde, parallèle à celui présent, mais d’une autre dimension, et dans laquelle les rêves d’adolescents sont encore accessibles aux adultes.
Le destin d'une vie, correspond certainement à un ordre profondément susceptible, car à force d'en vouloir connaitre le sens ou la cause, l’on finit par être quelque peu paralysé psychologiquement et religieusement de la même manière, que l'univers pouvait l'être aussi avant l'évolution de la connaissance physique et l’application des mathématiques abstraites. Et donc, les pas hésitants de l’esprit humain cartésien, continuent de "buter" sur un mystère inexplicable, ou suffisamment abstrait qui échappe à toute analyse scientifique rationnelle sinon en apagogie. Mais qui sait ? Peut-être pas à Lucien, car, en d’autres termes plus généralistes, pour que l'amour généreux, celui de quelques-uns et de quelques-unes, de tous ces êtres qui sur Terre y croient encore, même si c’est de différentes manières…
Son regard vaguement contemplatif semblait maintenant s’extasier devant le contenu de son verre, comme s’il s'attendait à ce que le liquide jaunâtre et mousseux allât se muer en une coulée d’or transparent… Sa pensée délirait doucement au rythme des bulles échappées qu'il s'imaginait lave crevant la surface d'une mer prisonnière. Aux yeux du poète, c’était comme si rien ne pourrait contenir l’esprit fuyant du breuvage…, pas plus que le sien.
Marc aurait voulu s’enfuir lui aussi de cette façon, rejoindre l’éther pour y patauger à jamais, ou découvrir une autre planète. Ne plus rien ressentir que l’osmose d’une forêt peuplée d'essences animées et dansantes. Vivre l'ivresse éternelle parmi des muses qui seraient amoureuses des humains. Ou encore méditer sur une île au sable argenté, nu, comme un solitaire enchâssé. Ne rien entendre que le chant des baleines, et surtout pas cette musique de sauvages que diffusait le juke-box! ….Création dissonante d’un tumulte de sons destinés à être consommés par l’immodération d’une société dévoreuse de produits audio lamentablement périphrasés, et qui le renvoyaient à préférer son amertume bien à lui, celle d'un garçon trop romantique, dont la naïveté poétique ne pouvait que se désenchanter. Tiens ! Parlons-en de sa poésie ! Dissoute qu'elle était par l’individualisme contemporain ! Comme sûrement avalée par l'acide d'un reflux œsophagien... Non! Sa pensée à lui était cristalline, légère, comme la voix dans son oreille…, sibylline, imaginaire, et qui par-dessus le vacarme lui répétait inlassablement la chanson du phoque blanc:
- « dors, mon baby, la nuit est derrière-nous … ».
Mais dans l'histoire que vivait Marc, ‘Le livre de la jungle’ s’était refermé depuis longtemps, seuls les loups étaient entrés dans Paris! Et alors, comment pourrait-il à présent y rencontrer une tendre égérie?
Pourtant, celle qui comme lui souhaitait que le monde fût autrement plus serein que sa triste absurdité était bien vivante, réelle… Et derrière lui !
Jolie brunette de vingt fleurs, seule, attablée devant son café froid: Martine le regardait depuis un moment, et bien que Marc lui tournât le dos, elle voyait son image inversée dans le tain flétri à l’opaque d'un très vieux miroir. Par ce chiche ornement du mur opposé lui faisait face un portrait noyé du poète, représentation qui le renvoyait comme la vague concomitante s’active dans un océan de pensées moroses…
Et puis, la voix nostalgique de Marc qui s’était mis à fredonner lui parvint doucement:
- « Dors, mon baby, la nuit est derrière nous, et noires sont les eaux qui brillaient si vertes »...
- « c’est joli ! » Ces mots sur les lèvres mouillées de Martine avaient fusé spontanément !
Le jeune homme Surpris se retourna, et soudain… un joli sourire éclaira son beau visage…
Robert Henri D.


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