mercredi 21 juin 2017

La grue rouge

La grue rouge dans la tête, je sens la chaleur dont la taille est si grande. Si tu savais...
Elle ensale ma peau de ses points de rousseur. Si seulement...
Je t'aime, tu m'aimes, on sème...
Si, entre tous les points, le fil de la tendresse venait relier ma peau au senti. J'aurais la toile pour peau. Je ne suis pas désolée, non.
Pas de cigale, pas de criquet pour assourdir la grande chaleur. Des pépiements qui époumonent les petits oisillons. et quand la brise frise le haut des herbes hautes, c'est du chaud encore qui souffle au visage. D'aigreur non plus je n'ai. C'est la tristesse qui alourdit mon cœur et ralentit mes jours. comme la chaleur qui engonce et qui, j'ai beau la prendre par la taille, m'échappe et pourtant imprègne tout tout autour. Les fleurs roses des lauriers trompent l'œil qui les caresse du voir.
Les voilà, devant toi. Les récoltes de ce bout de temps qui flirte avec l'été et le mieux être.
Une hirondelle file dans le gros de la menace orageuse. Elle va peut être tirer la goutte qui délivrera toutes les autres qui se précipiteront dans cette terre éclaircie par la sécheresse. Déjà la lumière devient laiteuse.
Combien de routes à traverser, combien de rivières à pleurer.
Et le ciel libère un vrombissement qui sonne comme un avant-goût de tonnerre. un avion qui laisse des remous de vent frais derrière lui. Il fend le ciel et, non, pas de comparaison.
J'y peux rien.

mercredi 7 juin 2017

La guirlande rouge sur la grue


Sous le vent, la guirlande frissonne électrique tout au long de ce long bras de grue. Ses ampoules rouges vibrent sous l’œil sec du printemps. Il est l’heure de soir où chiens et loups s’ébattent au pied des grues.

Les secousses qui ravigotent cette géante de guirlande tremblent en lumière et en chair.

Il est des jours et des mois que Noël s’en est allé. Avec lui le goût de tes baisers.

Je tambourine contre mon cœur les erreurs d’il y a dix ans. Les souvenirs s’éparpillent en poussière jaunie entre mes doigts. Le papier froissé comme mon âme porte la lourdeur des sens des mots.

vendredi 10 février 2017

Murs d'images

L'oubli plie le bleu du bruit.
Entre les plis du silence, des murs d'images émeuvent.
File le fond flou...

jeudi 9 février 2017

Fait divers: amnésie



N/ Il y a du plomb. Tout est noir et lourd et sombre et pesant. J'entends couiner le sol sous les sabots synthétiques. La plainte des chaussures sous le poids des gens. Des gens? Je ne suis pas seule alors. Mais où je suis? Qui sont-ils? Derrière mes paupières tout est nimbé de rose qui tourne au jaune et presqu'au blanc. C'est quoi ? La chair, ma peau en transparence. Une caravane de chuchotements se glisse entre les bruits plastiques. J'entends une cascade de consommes culbuter sur une chute de voyelles. Les mots murmurés ramollissent en bande son inarticulée. Que disent les voix? À qui sont-elles? Il faudrait que j'ouvre les yeux. Je fixe le ciel mais ne vois encore que ce rose poudré si lourd. Mes paupières se lèvent par à-coups, elles palpitent avant de se fixer en haut. Un voile se pose sur les éclats des choses qui m'entourent. Un voile blanchâtre qui gomme les arrêtes et les angles et éteint un peu les couleurs. Je sens d'un coup la lumière sur mon corps qui se traduit en chaleur. Je me sens lourde. D'une main je voudrais frotter mes yeux. Je sens que mes doigts se crispent puis leur forme m'échappe et mon bras simule l'immobilité. Allons Naomi, lève ta main, me dis-je dans ma tête car mes lèvres gercées ne laissent passer qu'un souffle chaud qui gémit. J'ai mal. Oui, je découvre mon corps qui se définit en sensations endormies et douloureuses. Engourdie de partout je me sens comme paralysée du dedans.
 
N/Des mots cognent à mes dents et le souffle de vie qui me respire déplace mon être parmi toute cette paralysie. Je vis. Les ressentis parcourent mon corps et le rendent au mouvement. En partie du moins.


MM : "- Elle se réveille
N - Je la connais cette main. Et cette voix! Maman ?
MM - Quand il me prend dans ses bras...
N : - Tu te souviens Maman ? Quand je l'ai chantée pour toi?
MM : - il me dit des mots d'amour...
N : - et toi? Combien de fois
me l'as-tu susurrée alors que j'étais petite et ne comprenais rien au langage des sentiments ?
MM : - et ça m'fait quelque chose..."
N/Je sens vibrer mes lèvres et ma langue morte encore se love au fond de ma bouche. Il est trop tôt pour choisir la lumière des mots pour dire le sens commun.


N/La lumière en couches multiples dessine une peau nouvelle à mon corps meurtri. Tel un papillon, mon regard se cogne contre les parois lumineuses et chaudes de mes yeux. Et alors mes paupières cèdent. Je cligne des yeux et mon regard peu à peu se déploie. Il n'y a qu'un drap blanc et froissé qui m'enveloppe. "Tiens, au  bout du lit je reconnais mon pied qui dit bonjour derrière le drap. Je dis je le reconnais parce que je sais que cette habitude de sortir un pied de sous le drap est mienne. D'où je le sais ? C'est flou. Ce n'est pas l'air autour de mes doigts de pied. C'est le souvenir en moi qui dit que ce pied est à moi. Et abruptement je sens que je ne ressens pas mes jambes. C'est ça être paralysée ?"


N/ Rideau. Le plomb de velours noir plonge mes perceptions dans l'aveuglement. Je sens ma main droite qui se retient au drap. Mais il est trop tard. J'ai replongé dans le sommeil.


 MM : « - Chut elle dort ».
N/ Oui. Mais je t'entends.
Deux voix, l'une que je reconnais malgré la grisaille qui la couvre, l'autre que je ne connais. Mes oreilles. Je veille. Mes oreilles veillent sur les mouvements environnants. Et j'entends des gouttes de musique s'écouler dans le silence en mélodie fine et singulière pour dire des phrases impalpables et des mots étranges que mon esprit connaît sans les comprendre. Un nom me vient. Sigur Ros: et je sens mes lèvres qui s'étirent dans la largeur. Ma bouche sourit. Et je repars avec ces plages musicales dans mes souvenirs, un cheptel d'îlots dans la mer de l'oubli.


Ma/ : « -Tu es là? Ton visage est presque aussi blanc que ton drap. … Tu ne te réveilles pas? … J'ai besoin de te voir ouvrir les yeux et de reconnaître ton regard." Je murmure: "tu crois qu'elle nous entend?" Ta mère me répond : « oui j'ai chanté pour elle et sa main a réagi dans la mienne, tu sais? La vie en rose. Ta chanson. »
Elle dit « ta » et je ne sais plus à qui elle parle. Cette chanson française apprise sur les lèvres d'Audrey Hepburn que nous nous sommes passée de mère en fille comme un témoin. « Maman » je dis et tu ne bouges pas.


MM / : « Oh ma fille chérie » je dis...
Marie est sombre et lève un regard ravagé sur moi. Elle est perdue dans le silence qui t'entoure. Je la sens toute petite et si grande de cette violence que ton silence lui inflige. Moi je retrouve à ton chevet mes angoisses de mère débutante. Et je voudrais la rassurer. Mais je n'ai que mon instinct pour lui affirmer qu'elle est là, ma fille, ma Naomi.
Elle a mis en route l'ampli d'où jaillit cette musique que tu nous avais fait découvrir à l'époque de tes trente ans, à moi et à ton père. Marie te cherche partout tout le temps, Naomi. Il faut que tu reviennes. Pour elle.


N/ Un souffle. Sur ma joue. Un souffle de vent. Par la fenêtre. Je le sens et je la vois. Je tourne le regard un peu plus vers la gauche et je vois le vent jouer avec le voile devant la fenêtre.
Je suis réveillée, le soleil découpe deux silhouettes à contre-jour, l'éblouissement, laissant leurs visages dans l'ombre. Un sourire doit s'esquisser sur mes lèvres. Comment définir cette sensation, ce vibrato sur mes lèvres, sur ma peau tout au long du corps ? C'est mon sang qui fluide abreuve mon corps de vie et le réseau de ma peau est douceur sous ce souffle doux et frais.


MM/ Comme je vois sa peau frémir dans l'air entrant, je sens dans mon cou ce courant d'air taquin. Je saisis la main de Marie pour l'empêcher. De parler, de bouger. Elle me regarde interdite. Je chuchote un "chut" et elle fait mine de comprendre. Puis elle se lève. Et sort. Me voilà seule avec Naomi que le bruit de la porte qui se ferme vient de réveiller définitivement. Je le sens à sa respiration saccadée. Je n'ose lui parler, je lui souris.


N/ :"- Oh ce sourire... aussi bon que celui d'une boulangère à son premier client du matin. On en mangerait. C'est toi, maman, qui derrière tes lunettes me fixes du bleu précieux de tes yeux rieurs. Ta malice me regarde et je crois deviner que tu viens d'asséner une vérité. À qui?" Comme un rideau bleu profond me grignote le corps et le regard et je sombre à nouveau dans cette nuit parallèle.

MM "-Tu es repartie Naomi, ton corps retourne à son état de marionnette.et ni moi ni Marie n'avons eu le temps de te serrer sur nos cœurs." La lumière baisse un peu. "Ce ne sera pas pour aujourd'hui" dis-je dans un souffle rauque à Marie revenue dans la pièce. Nous nous levons. Par un réflexe ancien, je lui attrape la main qu'elle défait d'un geste forcé. La tête haute, elle me devance et me dépasserait presque. Toute sa puberté débutante me gifle dans ce mouvement. Et je me dis qu'il est temps que sa mère revienne, temps qu'elle se réveille et qu'elle regagne sa place, son rôle.


N/ Quand mes yeux s'ouvrent, c'est sur la nuit débutante, celle qui, entre chiens et loups, presse le pas pour ne pas arriver trop tard. Les deux silhouettes ont disparu et je n'ai pas le temps de m'interroger qu'une infirmière entre en me saluant d'une voix forte. "Quelle heure est-il?" Je murmure en un souffle fragile. "Nous sommes samedi et il est passé 20:00."

N/ Samedi. Encore un samedi raté me dis-je. Encore un samedi ou je n'irai pas avec Marion boire un verre et observer les uns et les autres et deviner la vie cachée des voisins de table ou de fenêtre. Bah, lourde comme je me sens, c'est sans véritable regret. Je vais retrouver la fraîcheur de ma jeunesse et on verra bien... en attendant je creuse ma mémoire pour essayer de me souvenir de ce qui m'a amenée ici, dans ce lit d'hôpital. Marion serait là, elle me le dirait. Nous n'avons pas de secret l'une pour l'autre. Une intimité qui blesse maman qui dans sa démesure usuelle aimerait être toujours plus proche de moi. Tout à l'heure à ses côtés il y avait une fragile silhouette trop jeune pour être Marion.

Qui est-ce que cela pouvait bien être? Je me demande sans prendre le temps d'y réfléchir devant l'insistance de l'aide-soignante qui veut me faire lever pour me diriger vers les toilettes. Je marche difficilement en m'aidant du bras de l'aide-soignante à qui je demande "votre prénom?" croyant faire diversion. Elle rit fort et sa peau caramel brille d'un plus bel éclat encore. "Aglaé, mais dépêchez-vous de l'oublier, vous aurez besoin de votre mémoire dès demain." Je titube lentement jusqu'à notre destination. Mon œil s'échappe vers le miroir où le regard fou et interloqué d'une échevelée me fixe brièvement. Ouh la...je ne me reconnais pas, n'en ai pas le temps et me demande simplement qui ce peut être. Une des amies de maman ? De celles dont elle s'entiche parfois allant jusqu'à l'adopter sans me demander d'ailleurs ce que je peux en penser. Une fois assise, mon esprit s'échappe. Aglaé me parle: " vous avez vu le temps?" Je ne l'entends pas. Ce qui est une gageure vu le volume sonore des phrases qu'elle prononce. "A qui appartient ce regard vert?"


N/ Me remettre sur mes pieds est encore plus difficile qu'au saut du lit. J'en oublie le miroir. Et j'avance un pas puis un autre jusqu'au lit qu'Aglaé, avant de me soutenir, a défroissé en deux trois mouvements. Je m'assieds sur le bord avant de m'allonger sur le côté. Je m'installe difficilement. Épuisée je ferme les yeux et alors seulement je repense à ces yeux verts et à la silhouette gracile qui accompagnait maman. Et si c'était la même personne ?

N/ Ce matin, au chant des oiseaux se mêle le tintinnabulement des cloches avoisinantes. C'est dimanche. Je ne sais pas ce qui m'attend mais ce ne sera pas un interminable dimanche à la maison. Je suis toujours allongée au fond de ce lit d'hôpital. L'ennui ne pourra pas être si fort que d'habitude. Et puis je pourrai voir maman.

Maman arrive, j'entends son pas vif dans le couloir puisque la porte de ma chambre est aujourd'hui ouverte. Il n'est pas seul. Il est accompagné d'un pas plus petit , plus court et plus effacé et malhabile. Qui cela peut-il bien être ? Je caresse le drap dans l'idée de le défroisser ou de le débarrasser des miettes qui l'envahirent ce matin.


N/ Le nez en trompette, poudré de taches de rousseur, une pré- ado pimpante mais ronchon passe la porte. Je crois d'abord qu'elle s'est trompée de chambre et m'apprête à tourner les yeux quand je croise son regard. Vert. Et distingue sur son épaule la main de maman. Alors je me dis que maman a cherché cette protégée dans une génération qu'elle ignore d'habitude. Puis elle s'élance vers moi et jette ses deux bras maigres autour de mon cou. Et je suis sans voix. Émue ? Remuée ? Mais pourquoi? Alors je tonne "doucement, doucement jeune fille!" Ma mère lit l'interrogation sur mon visage, devine l'affolement dans mes yeux survoltés. Elle saisit la main de la jeune et lui dit: "Marie voyons, laisse-la respirer !" Cette information glissée en début de phrase ne m'éclaire pas pour autant. Ma mère appelle  Marie et lui demande d'aller chercher une boisson à l'automate. Je veux compléter par "un Orangina zéro" quand la presque gamine avec son "oui je sais, un Orangina zéro, j'ai pas oublié !" me coupe net dans mon élan. Elle sort.
"Qui est-ce?" Je demande d'un ton glacé et coupant. "Alors c'est vrai, dit ma mère, tu ne te souviens pas? - me souvenir de quoi? De qui? Elle? Et d'où la connaîtrai-je? Elle n'est pas encore au lycée, ça se voit."


N/J'entends les pieds claquer sur le lino du couloir de l'hôpital. Et ce regard vert surmonté de boucles blondes me fixe. Je prends les choses en main : "salut!" Et je tends une main droite douloureuse. La jeune fille s'approche et s'assied au bord du lit et me claque deux bises sur les joues. Éberluée je laisse aller mon regard d'elle vers ma mère et inversement. Suis comme groggy. J'hume l'air. Mais le souffle court, j'appuie mon dos contre l'oreiller en lui répliquant "vous êtes bien familière !" Interdite, elle prend le parti de sourire et me demande innocemment "ben quoi, tu me reconnais pas, maman?"
J'ai comme de la ouate dans les oreilles. J'avais remarqué déjà avant que j'avais les oreilles un peu bouchées. Ce doit être ça. Je tourne des yeux passablement noirs et énervés vers ma mère: "elle a dit quoi?". Ma mère n'ose pas sourire et se mord la lèvre du bas. "-Je crois que ma tête tourne, que je vais me trouver mal. Quelque chose m'échappe." Je tremble et suis prise de sueurs froides." Je vais exploser, c'est sûr." Ou m'effondrer ? Mes neurones jouent des claquettes, mes synapses font des embouteillages dans ma tête. "Je dois comprendre, il faut que je comprenne." C'est une plaisanterie, sans doute. Que je n'arrive pas à saisir. Pourquoi cherchent-elles à me piéger? Quelle drôle d'idée... elles veulent me faire douter de ma raison ? Mais dans quel but ? J'ai les yeux fous qui tournent dans tous les sens. C'est Las Vegas dans ma tête. Des lumières, des alertes, "où suis-je ?" Je souris niaisement, je m'entends parler mais je ne comprends pas ce que je dis, encore moins ce que l'on me répond. Je baisse un peu la tête comme sous la menace d'une autre gifle qui viendrait bombarder mon bon sens.
L'explication bien trop vite. Je ne suis pas prête. Encore ce mot, "maman". Mais le contexte ne colle pas. Voyons. Restons calme. "Il fait chaud, non?" C'est moi qui dis ça ? C'est ridicule. Ça ne fait pas du tout diversion. Qui me parle? "C'est ta fille, tu te souviens ? Marie... - oui voilà je suis ta fille, mais je m'appelle Naomi": maman ne semble pas avoir toutes les tasses dans le placard. Elle confond tout je vois. Marie, Naomi... mais pourquoi elle me regarde alors qu'elle parle à la gamine? "C'est comme un glissement des choses... rien n'est à sa place..."
Je ferme les yeux un instant. Le rose de mes paupières me rassure. Je ne peux pas le toucher mais je le vois. Je le reconnais. Tout n'est pas perdu. Maman se rapproche. Elle me prend la main et murmure "ca va aller ma fille. Je vais t'expliquer." Je la regarde éperdue : "comment veux-tu mettre du sens dans tout ça? " je lui dis. Elle sourit profond et chaud. "Demain est un autre jour".

"Sais-tu quel jour nous sommes?  - dimanche." C'est sorti tout droit de mon souvenir matinal.  "Oui mais quand? Je ne comprends pas." D'où cela vient-il? Un bruit, un bourdonnement sourd, comme le moteur lointain d'un avion. Il couvre le son des voix. Je me sens nauséeuse, comme prise de vertige. Je m'échappe. Je glisse. Me ratatine: remonte le drap sur mes lèvres tremblantes. Je répète "quand" et je pense "qui".
J'ai peur de comprendre maintenant. J'ai perdu le fil je crois. "Quand je me suis réveillée, oui quand me suis-je réveillée ? pourquoi suis-je à l'hôpital ?"
"-Ca y est, elle tombe encore dans les pommes " commente Marie énervée.
"- Et bien la dernière fois que j'ai essayé de t'expliquer tu es tombée "dans les pommes". Les pompiers t'ont emmenée aux urgences parce que tu t'étais bien cognée la tête. Du coup on s'est dit que c'était mieux que tu restes sous surveillance et que tu fasses l'objet d'analyses. Parce qu'à vrai dire ton évanouissement a précédé ta chute, logique. Tu ne te souviens toujours pas?" Je la regarde. De quoi veut-elle que je me souvienne ?

"- je ne comprends pas" ma mémoire semble répondre quand je la compulse. "... enfin j'veux dire, je me souviens bien de ce matin aux toilettes avec  Aglaé, oui, l'aide-soignante. Et le mois dernier, je m'en souviens, c'était le mois d'août. Et toi tu es ma mère et tu me tapes sur le système ! C'est quoi ces cachoteries ?
- ben oui, d'accord mais euh... Marie? Tu la reconnais ?

- Nous y revoilà...! Marie! : je ne peux pas me souvenir de toutes tes protégées, enfin!
- non non, ce n'est pas ça, pas ce que tu crois, Marie, comment dire? Oh ça va te faire un choc! Tant pis je me lance... Marie est ta fille..."

N/ Si je le pouvais, je me laisserais avaler par le silence ambiant et je retournerais à la mollesse rose et jaune pâles de derrière mes paupières. Une odeur de pois de senteur me chatouille la mémoire. Un ange passe...

"- oui mais non, "ange", "Marie", cette fille surgie de nulle part: mon esprit crétin a quelque mal à avaler toutes crues les vérités entachées de bondieuseries que tu m'assènes."
Comme au sortir du réveil, j'éternue trois fois. Cela suffit à ouvrir mon raisonnement et dans mon mouchoir je réfléchis...
"-Voyons, Marie est bien là, de chair et d'os, ce n'est pas une illusion qui t'habiterait. Mais comment pourrait-elle être ma fille, j'ai fêté mes dix-sept ans juste avant l'été, je ne PEUX pas être mère d'une fille aussi grande. Voilà ce que me glisse ma petite tête...

Marie me regarde par en-dessous et je devine une larme à l'angle de son regard. Et sans savoir, sans comprendre, je sens une sourde et chaude angoisse se nouer autour de ma gorge. "Et si..." Et si elles avaient "raison", si leur vérité était la réalité? Alors Marie serait en train d'être rejetée par sa propre mère. L'angoisse s'installe. Le silence poisseux enlève tout confort à la situation. Mon ventre se crispe en crampes prolongées.
"-maman tu veux bien m'expliquer? C’est quoi cette usurpatrice?
- Et bien oui Naomi, tu as une amnésie.
- Mais non puisque je te dis que je me souviens!
- oui, oui... mais pas de tout...
-...
- tu dis que tu as dix-sept ans...
- oui, tout à fait!
- attends! je vais te donner quelque chose, tu vas comprendre..."
Elle me tend une pochette de soie verte couverte de perles. Je fouille l'intérieur de mes doigts et en sors un miroir de poche.
"- tiens, vas-y, regarde-toi!"
J'approche le miroir de mon visage et y fixe mes yeux.
"- c'est... c'est pas possible...
- si Naomi, c'est toi
- mais c'est une femme, elle est bien plus âgée que moi...
-...
- et j'aurais... je veux dire, j'ai quel âge?" Toujours ce cerveau qui prend le dessus.
"- 32 ans"
- Je vois les murs fondre autour de moi, ils dégoulinent...
 ... j'ai saisi: mon mal n'est pas physique mais j'ai mal à ma mémoire, à mon temps."
Quinze ans de ma vie filent fluides dans mes yeux et les émotions se livrent bataille en moi.
"- Naomi, ne t’affoles pas, regardes, tu as perdu la mémoire...
- ...
- 15 ans de ta vie...
- arrêtes! Ne dis rien ! C’est impossible!
- mais Naomi, il FAUT que tu te souviennes! Il faut que tu reprennes le cours de ta vie!
- je ne peux pas ! Voilà!
- ...
- je crois qu'il vaut mieux que vous partiez toutes les deux..."

N/ Mes yeux sont collés de larmes et je boue intérieurement pendant que livides elles sortent. Je me roule en boule...

"-  Naomi, si tu veux, je peux te raconter...
- pas maintenant maman, j'ai besoin de temps: il faut que je digère..."

N/ MM: "Bonjour Naomi...
J'ouvre les yeux, elle est à côté de moi, déjà. Je marmonne:
... bonjour...
- tu as bien dormi?
- Péniblement... je me sens comme hantée...
- Pas de tout repos, tout ça!
- Tu dis ça mais moi c'est comme si je me réveillais à la belle au bois dormant, tu vois! J’ai dormi et hop à mon réveil, j'ai une grande fille de... quel âge a-t-elle d'ailleurs? Non ne dis rien, je ne suis pas sûre de vouloir savoir...
- pourquoi dis-tu ça?
- parce que c'est vrai! Qu’est-ce que tu dirais si un matin au réveil je t'attendais avec un frère à ton chevet, pas un bébé, hein, j'entends bien une personne jeune, enfin un ado quoi!
- je n'y croirais pas c'est vrai.
- comment veux-tu? Tu te rends compte? Tout ce que j'ai loupé? de sa vie? Et de la mienne aussi!
- oui mais bon, elle est là, elle existe, elle est bien vivante et elle t'a connue comme sa mère. Pour elle tu as toujours été là jusqu'à ces malaises au réveil desquels tu ne te souviens plus d'elle.
- mais d'où elle sort? Je l'ai portée? Qui est son père d'ailleurs? Où est-il? Non tu vois, ça ne tient pas debout!
- ma chérie, ne te voile pas la face: tu te rends bien compte que je n'ai pas inventé ni ta fille, ni tes pattes d'oie!
- c'est violent, tu vois!
- oui ma fille, je vois bien. Ecoute je vais te raconter un peu.
- non, pas maintenant, pas comme ça... je veux dire: reviens tout à l'heure. Avec elle. D'accord?
- tu es sûre? Tu sais ton "oubli" lui fait beaucoup de mal...
- ... je me doute..."

Ma- non mais je n'y crois pas! T’as vu?, elle se souvient pas de moi!
MM- oui j'ai vu, Marie.
Ma - non mais pour qui elle se prend quoi! ta "protégée", moi ? Comment elle peut?
MM - c'est pas de sa faute, c'est une amnésie, une "maladie".



Ma - Si elle a dix-sept ans dans sa tête, elle est trop jeune pour avoir une fille de mon âge! Non? alors je vais devenir quoi ?
MM - ne panique pas, Marie, ma chérie. Elle va retrouver la mémoire, tu verras...
Ma - oui mais quand? et puis seulement jusqu'à ce qu'elle la reperde, tiens!
MM - mais non, ils ont dit que c'était passager cette fois...
Ma - en tout cas, moi, j'y vais plus!
MM - Marie, voyons, ne dis pas de bêtise!
Ma - pourquoi? elle ne fait que ça dire des conneries, des énormités et tu lui dis rien!
MM - mais c'est une adulte!
Ma - oui, ben non, elle croit qu'elle a dix-sept ans!
MM - écoute, donne-lui une chance... je suis sûre qu'en parlant avec toi ça va revenir..."


 


 


 

samedi 14 janvier 2017

Jeu d'écriture 1

Je l'entends quelques heures après avoir vu le jour ou plutôt la nuit. Il chante dans la lumière débordante. Il siffle et en cette saison il entonne un refrain aux faux airs de vacances. Je respire son chant et ce précurseur de la chaleur.  On dirait le sud et on dirait le beau. Mais c'est encore le printemps, le nord-est et l'imprononce.

Elle est délicate, elle caresse les contours des êtres et des choses. Nimbe de mauve les silhouettes debout ou cabossées des décors et des personnes si fréquentables dans l'éclat du jour même le plus gris. Un mauve qui flirte. Avec le gris et le bleu, avec le jour et la nuit. Oui l'inverse, ou l'un verse dans l'autre son trop plein de consistance.

Fermer les yeux. Respirer l'odeur chaude du pain frais. Poser son inspiration sur un silence de l'âme. Pleine conscience.

Muette. Émue. Aux larmes.
Je tiens cet appareil dans la main droite et me vois étouffée de ce trop-plein de joie. Les yeux c'est l'émotion qui dégouline, qui déborde. J'entends les mots. Puis je les écoute seulement et c'est à l'insu de moi que je les comprends. Je ris et je pleure. Je sais maintenant ce qu'est pleurer de joie.

Devant moi il y a toi qui, funambule imparfaite, flirte avec la précarité. Tu vas tomber toujours et ne tombe jamais. Et tourne un regard par-dessus l'épaule. Suivie que tu es par ce chaton jamais adulte, comme toi. Aussi noir que la nuit qui te donne vie, l'animal m'appelle et son miaulement ressemble à "miaou-man". Je vous suis sur ce fil tendu dans le vide, tendu entre deux tiens, où je vous rattraperais presque dans ma lourde inconsistance.

Ce qui frappe là- bas, comme un doigt contre une porte, c'est le bruit de l'eau. Elle coule dans les oreilles depuis presque partout, comme pour rafraîchir la température estivale à venir. Et l'entendre dans le demi-sommeil du petit matin c'est une évidence qui dit "tu es là, ici, aux portes de l'ahlambra et de la sierra nevada".

Bêtifier. Manger. Mettre bas.
Ait silence
Il est simple et blafard. Les yeux en amande y sont découpés pour laisser voir sans donner à voir. Deux trous pour le nez, pour respirer le temps qui pousse à deviner qui tu es. Pas de bouche. Car il fait silence quand ce qui montre est nu de sens et d'émotion. Le cœur tiré n'est plus dit. Tout est blanc. Tout est vide. Tout est tu.

L'écume glisse sur le sable une mousse improbable. À travers l'eu qui se retire, des coquilles vides et creuses que ta main retient. La marée descend et je monte la butte. Ce n'est jamais un adieu. Comme toi, je reviens sans cesse sur cette plage blanche.

Il est grand, il est lourd. J'ai beau y avoir beaucoup d'espace, j'y vis recroquevillée. Il est trop rond, trop imposant et de dedans toutes les émotions s'y étalent livrant leurs ressentis moites et dégoulinants, écrasant ce petit cœur qui dort et me contient.

Elle a un air bizarre. Comme ébréchée mais par un fait exprès. Elle est vert d'eau salé et fendillée sur le côté, elle est en désaccord avec elle-même. Alors elle ne contient rien et ne vaut que pour signifier en souvenir ce temps qui me déchirait quand mes mains l'ont formée.

Le sourire qu'elle laisse poindre quand malgré elle elle dit "hop la "

Pleurer. Grandir. Dérisoire.

Un stylo qui m'a été offert pour l'écriture et qui ne bave plus rien.

La fabrique à nuages productrice de rêves.

Ce qui n'est pas donné est perdu
Ce que tu gardes est foutu.
Toutes les bonnes choses vont par trois.
On est toujours plus intelligent après.

À quelle saison êtes-vous ne(e)?
Quelle est votre lumière préférée ?
Trois actions de plénitude ?
Un très beau moment de votre vie?
Lieu où vous vous retrouvez souvent en rêve?
Lieu que vous aimeriez faire découvrir à quelqu'un ?
Trois verbes qui pourraient convenir à un animal?
Un masque qu'il vous plairait de porter?
Quel paysage vous enchante ?
Un endroit où vous n'aimeriez pas être ?
Un objet auquel vous êtes attachée?
Une chose que vous trouvez adorable?
Trois qui vous semblent ridicules ?
Un objet inutile que vous gardez quand même?
Une invention, une machine qui n'existe pas dont vous apprécieriez l'existence ?
Quelques proverbes qui vous viennent?

vendredi 6 janvier 2017

Toile de fond de mes nuits

À chaque mot poussé vers le devant, il y a un cortège de sens, de mots déjà dits, usés pour décrire ce ressenti.
Dans mes rêves occultes il y a des navettes, des vaisseaux qui glissent sur une sorte d'autoroute de l'espace, l'autoroute du beau, oxymore qui seul sait la douleur de ce rythme si cadencé qui répartit sur cette bande automatique les véhicules nous contenant. Des corps, des luges aérodynamiques, des longs bus fuselés ? Ces navettes nous contiennent et nous séparent tout en nous gardant unis dans cette mélodie sans son où une voix robotisée dicte le rythme et la vitesse. Et cette monocorde ordonarite des choses nous déshumanise et nous paupérise. Reste la survie dans une ville qui n'en est plus une.
Je pose là sur la table mon indispensable nécessaire de vie: un livre entamé, une revue survolée, un mouchoir, de quoi écrire et de quoi entendre l'humain et le vivant. Ces outils ordinaires de la vie qui rendent vivable le quotidien.
Il y manque le passé et l'avenir.
Je ne suis que présent et quand ces fuselages défilent devant mes yeux intérieurs je ne vois que grisaille, uniformité et comment cette technicité nous ruine de nos couleurs, de notre créativité. Comme pour rendre de l'âme à ces automates boiteux de mes rêves, j'ai mis la voix grave et obscure du chanteur de The National en fond sonore.
Et derrière la dématérialisation des choses se joue la lutte pour l'âme.

samedi 3 décembre 2016

Atelier du 26 novembre 2016: je suis née sous....

Je suis née sous Poupidou... du moins l'ai-je cru pendant des années.
Oui je comprenais que c'était dans le boucles blondes et les accroche-cœurs de la belle Maryline que j'avais ouvert mes yeux devenus verts.
J'ai mis du temps à réaliser que celle dont on me parlait, et qui de sa voix suave et sensuelle faisait tourner la tête à bien des messieurs sans parler de sa silhouette et de ses tenues déshabillées, était une actrice et n'avait rien à voir avec le président Pompidou.
Dont à vrai dire je ne me souviens guère. Tout comme de monenfance d'ailleurs. Je croyais à l'entrée à la maternelle que ma vie était finie, qu'elle ne serait désormais que contraintes et hypocrisie. De l'école au travail, la voie était désormais toute tracée et c'en était fini des heures perdues, des cueillettes infinies, des après-midi sans faim à jouer sans se soucier de l'heure à laquelle il fallait se coucher puis à celle où il faudrait se lever.
J'imagine que si j'étais vraiment née sous Nora Jean, ma vie aurait été moins tracée et plus capricieuse dans ses méandres, ses coins perdus et autres chemins à dessiner.