jeudi 2 août 2012

Vases communicants avec Gilles BERTIN: Confusions


1

Il t’attend devant l’entrée de l’entreprise où vous avez rendez-vous. En marchant vers lui, sourire professionnel sur ton visage, tu te rends compte qu’il ne t’a pas reconnu.
« Bonjour, lui dis-tu d’un ton engageant, espérant que ta voix lui dira quelque chose.
– Bonjour Monsieur », te répond-il et, aussitôt, il se met à te parler… mais comme à quelqu’un d’autre !… quelqu’un avec qui il te confond.
Tu attends qu’il se rende compte de sa confusion lui-même, tu ne veux pas te le mettre à dos. Il tchatche et il tchatche et, tout en te parlant, jette des regards vers l’extrémité de la rue, guettant ton arrivée, alors que tu es là, devant lui.
In petto, tout doucettement, tu ris de la situation – un peu jaune, tout de même. Tu passes de l’autre côté, dans la tête de cet homme que tu connais très peu – c’est la deuxième fois que tu le rencontres. Un instant, tu es à sa place, tu te vois avec ses yeux. La situation à l’envers. Comment peut-il donc ne pas te reconnaître ?… Quand tu lui diras qui tu es vraiment, c’est lui qui va être gêné !
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 2
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La vendeuse est très différente de la fille de ta boulangerie habituelle, elle a de grands yeux bruns. Au moment de commander, tu ne sais pas quoi lui dire. Tu finis par trouver dans une étagère vide du fond de ton cerveau : tu veux un pain au raisin, oui… ou ce chausson. Première fois que tu passes par cette rue. Les portes cochères sont ouvertes sur des cours bosselées ; des vélos accoudés aux murs ; quelques bacs avec des arbustes penchés ; un homme téléphone, épaule contre le chambranle d’un porche ; une femme sort dans la rue portant une cage pour chat avec, glissé au fond contre la grille de la porte, un lapin les oreilles couchées ; tu devines les capuches vertes et jaunes des poubelles de tri à travers le feuillage d’une glycine couvrant une pergola au centre d’une cour, comme à Berlin ou à Bruxelles. Depuis des années, tu arrivais par une autre rue, tu traversais le marché, l’âme de ce quartier, odeurs de menthe, de mimosa, de fraises, de volaille grillée, à travers les diables chargés de caisses de carottes, de choux-fleurs, de salades. Ce matin, tu as fait autrement. Tu as pris cette longue rue en retrait du marché. Tout y est différent comme si tout, à nouveau, était possible.
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 3
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Tu frappes. Personne n’ouvre. Tu frappes à nouveau. Tu insistes ! La porte reste close. Pas de voix derrière qui te dise d’entrer. Tu appuies sur la poignée. Pousses. La serrure résiste.
Panique, ton cœur cogne trois ou quatre coups brutaux. Durant quelques secondes, tu ne sais plus où tu es.
Que se passe-t-il donc ?
Tu comprends : c’est ta porte ! Tu viens de toquer à la porte de ton propre bureau !
Personne ne t’a répondu… Évidemment puisque tu es dehors, dans le couloir. Cela n’a pas de sens de se dire à soi-même « Entrez » alors qu’on est dehors.
Puis tu te souviens de tes clefs. Elles sont dans ta poche. Tu avais mis la serrure en sortant. Tu ouvres et, quand tu te rassieds dans ton fauteuil, tout redevient normal. Tu reprends ton travail, à nouveau concentré sur ta tâche, comme tu sais le faire.
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Gilles BERTIN

Mon texte chez Gilles BERTIN: http://www.lignesdevie.com/

3 commentaires:

  1. beaucoup aimé ce triptyque déroutant et envoûtant à la fois

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  2. Ce "tu" me fait bien évidemment penser à Charles Juliet :)

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  3. 32_Octobre (quel curieux pseudo !) : déroutant, c'était le but de traduire ces petits moments où on ne voit plus le monde avec son oeil routinier... par contre "envoûtant", cela m'étonne, merci !

    Frédérique, je n'avais pas pensé à Charles Juliet, il est vrai qu'il s'agit ici d'un "tu" du point de vue de chacun.

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