vendredi 6 juillet 2012

Vases communicants avec Sabine Huynh : Pull vert sous les doigts


Sous les doigts, plus grand chose de toi, sinon le souvenir d’avoir tenu tes cheveux. Tenu, oui, caressé aussi, avant, mais tenu également, le jour où tu es tombée. Ta queue de cheval attrapée au vol, le reste de ton corps hors d’atteinte. Tes cheveux, de l’or sous les yeux, du crin sous les doigts, comme ta peau, ambrée, râpeuse. Tu es tombée, j’ai lâché tes cheveux, de peur de te faire mal. Le mal était déjà fait : ton corps à terre.


Nous ne nous sommes pas revus depuis. Je n’ai jamais répondu à ces mots que tu avais griffonnés au dos de la photographie. Tu t’en souviens ? Des carreaux, une vue baignée de soleil, une pelouse aux pieds d’un arbre fruitier. Tu disais : « Je ne vois plus que le vert, le reste est flou, mais le vert est là, celui de ton pull préféré, es-tu dedans aujourd’hui ? Je sens encore les mailles sous mes doigts, je les écarte pour toucher tes poils, ta peau. Tu me manques tant. »





Je ne sais pas si c’est toi qui as pris cette photo, si c’était ce que tu voyais de ton lit. Tout ce que je sais, c’est ma surprise, en la sortant de l’enveloppe. Elle était recouverte d’une fine couche de sable, les grains crissaient un peu sous les doigts. Mais la mer était si loin. Je n’ai pas compris et j’ai eu un peu peur. Puis j’ai lu et la tristesse est venue, la colère aussi.





Pour chasser les doutes sur lesquels je trébuchais assis, j’ai immédiatement ouvert le tiroir de mon bureau et j’y ai cherché des images à t’envoyer en retour, des clichés pour me rassurer moi-même. Mes doigts ont extirpé celui du robinet, le robinet entartré que nous voulions faire changer et pour cela, il nous avait fallu le prendre en photo, nous comptions apporter la photo au magasin. Mais tu es tombée.





J’ai cherché des fleurs, des images de notre jardin que tu chérissais, en oubliant que nous n’en avions pas, que tu n’aimais pas le prendre en photo, tu pensais qu’il était trop beau pour être capturé. Alors j’ai photographié ces pivoines à la hâte, le basilic, la fougère en pot, le bleu céleste, pour te dire que nous t’attendions. Je voulais t’écrire mais mon cœur ébranlé se refusait à répondre.





Je ne sais pas s’ils ont bien pris soin de toi là-bas, je ne suis jamais venu te voir. Je suis tombé moi aussi, peut-être parce que je n’ai jamais eu de pull vert. Saison après saison, suivre le cortège incertain des certitudes, des lieux et des êtres.






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